J’ai vraiment tilté quand j’ai appris la fermeture de France Loisirs à Troyes après trois décennies et demie. Trente-cinq piges. Le lieu où ma mère commandait ses romans sur catalogue, où on choisissait tranquillement une lecture le dimanche pour la semaine à venir. Terminé, tout ça. Et ça en dit long sur la façon dont nos soirées se sont transformées.
Parce qu’occuper son temps libre après une journée de taf, ça n’a plus rien à voir avec ce que c’était il y a vingt ans. Tu rentres crevé vers 19h, et devant toi il y a 40 000 possibilités. Séries à binger, jeux vidéo, festivals, sortie sportive, resto entre potes, doomscrolling sur le canapé. Ça donne le tournis quand on y réfléchit deux secondes.
Le souci, c’est qu’on considère nos loisirs comme du bouche-trou. Sauf qu’une étude qui circulait récemment montrait exactement l’inverse : les gens qui ont des vrais hobbies sont beaucoup plus créatifs professionnellement. Pas légèrement plus. Vraiment plus. Le cerveau doit décrocher du travail pour mieux y revenir ensuite. Je le ressens moi-même — quand je passe une soirée sur une plateforme de divertissement en ligne ou toute autre activité complètement déconnectée de mon métier, le lendemain je suis nettement plus vif.

Y a aussi toute la sphère numérique qui a pris une place folle. Les gens finissent leur journée dans leur voiture (les Tesla qui vont bénéficier d’une grosse update cet été transforment carrément l’habitacle en pièce à vivre connectée), manette en main, ou sur des plateformes de gaming en ligne façon Brutal Casino et compagnie — d’ailleurs j’en avais glissé quelques mots sur gentiane-en-piste.fr il y a un moment si ça vous intéresse. Le divertissement s’est atomisé, individualisé à mort. Chacun son écran, chacun sa bulle.
Ce qui me réjouit malgré tout, c’est que le collectif tient bon. Prends le transfestival Passages, qui explore le spectacle vivant dans tous ses états et toutes ses provenances : la preuve qu’il y a encore une soif énorme de partagé, de direct, d’incarné. Les gens veulent voir des êtres humains sur une scène, pas juste avaler du contenu tout seuls devant un écran.

Et puis bon, y a aussi la culture people. Ok c’est pas Balzac, mais franchement qui n’a jamais cliqué sur un article racontant que Hanouna se pavane avec Shana Loustau à Saint-Tropez ? On fait tous mine que ça nous laisse froid mais on clique quand même. Ça fait partie du divertissement de fin de soirée aussi. Du bête. Du léger. Du reposant.
Ce qui m’intéresse c’est le mélange. une soirée typique aujourd’hui, ça ressemble à : 30 minutes d’épisode, un texto à une pote, un peu de lecture avant de dormir, 20 minutes de partie. On saute d’un format à l’autre.
Le vrai problème d’après moi, c’est pas la surabondance. C’est l’épuisement mental. Tu débarques chez toi lessivé, et le simple fait de choisir un film devient une montagne. Conséquence directe : Netflix ouvert, 40 minutes à faire défiler, et au final on ne regarde rien du tout. Ça vous cause ? À moi ça me cause.
Alors comment transformer la soirée en véritable moment de recharge plutôt qu’en simple sas entre deux journées de bureau ? Aucune recette magique à vous filer. Par contre j’ai noté un truc : les soirs où je décide en amont ce que je veux faire — même une bêtise du genre « ce soir j’ouvre un bouquin pendant une heure » — je m’endors satisfait. Les soirs où je laisse dériver, je m’endors avec un petit poids de culpabilité.
Y a quelque chose de vraiment important qui se joue là. En fermant France Loisirs, on ferme aussi une façon ritualisée de choisir ses loisirs. À l’époque tu recevais ton catalogue, tu prenais un moment pour feuilleter. Aujourd’hui tout est disponible instantanément et paradoxalement on choisit de moins en moins vraiment.
Voilà. Nos soirées d’après-boulot, faut les réinventer. Pas les endurer. Et ça démarre en se posant la question de ce qui nous fait du bien pour de vrai — pas juste de ce qui nous distrait.